04/12/2007

Coupure de presse

Un psy à Bali

La lutte contre le réchauffement climatique tient conférence à Bali. Version psy : comme l'enfant qui grandit, l'homme doit accepter qu'il n'est pas le centre d'un monde (d'une maman ?) mis à son service.

Le réchauffement de la planète est, comme son nom l'indique, un problème planétaire; pour le résoudre, un difficile changement de mentalité s'impose auquel de sérieux obstacles s'opposent. Parmi ces obstacles, il y a ceux qui   se posent au niveau inconscient et que la psychanalyse permet d'éclairer.

Il s'agit selon moi de la persistance généralisée de reliquats du stade captatif où l'individu, s'il ne se sent plus le centre du monde comme un bébé, n'en ramène pas moins tout à lui, à ses besoins immédiats (sans tenir compte des intérêts globaux auxquels il ne cède que suite à une épreuve de force), et du refus de la frustration qui en est l'origine. Essayons de voir comment ils se présentent.

Tenir compte de l'autre

Dans son évolution affective, le petit d'homme commence effectivement par être le centre du monde, d'un monde entièrement mis à son service, d'un monde qu'il s'accapare, possède, surtout par l'intermédiaire de sa mère qui, après l'avoir porté, lui donne tout ce dont il a besoin. Dévouée à sa protection, elle cherche à lui épargner toute souffrance, toute difficulté, et c'est bien ainsi.

Cependant, cette position centrale, l'enfant va devoir la quitter petit à petit, car devenir adulte, trouver sa place dans la société (et cela peut inclure pour certains de trouver cette société insupportable), donner un sens à sa vie, c'est tenir compte de l'autre, c'est renoncer à être le centre du monde, à se l'approprier pour soi tout seul, c'est accepter une certaine frustration.

C'est l'acceptation de telles frustrations qui non seulement permet la vie collective, mais en est le fondement même. Le fameux complexe d'OEdipe qui a fait couler tellement d'encre n'est pas autre chose. Renoncer à être le seul, se soumettre à l'existence de l'autre, entrer en compétition avec lui, l'accepter, c'est cette acceptation qui permet d'aller jusqu'à l'amour d'autrui, jusqu'à faire comme idéal du moi, le don de soi, l'oblation, à trouver son bonheur dans le bonheur de l'autre, même si ce bonheur implique une frustration personnelle.

Le refus de la frustration

Or, s'approprier individuellement, et refuser toute frustration est justement et paradoxalement devenu l'idéal proposé à l'homme d'aujourd'hui dans la réalité de sa vie sociale, au point que la réussite d'un homme ou d'une femme est mesurée à l'aune de ce qu'il possède, compte en banque, maison, voiture, piscine, bateau, même sa vie affective et sexuelle est souvent mesurée au nombre de ses conquêtes, à ses succès ou à ses prouesses sexuelles.

Ce besoin de posséder et de profiter sans entraves de la vie est appris fort jeune; l'enfant, dès sa naissance, est de plus en plus saturé de jouets, et, très tôt, il a ses premiers GSM, Playstation, ordinateur, TV, sans parler de la compétition pour les vêtements de marque. Les enfants sont éduqués dans l'esprit de la possession, et ils sont eux-mêmes souvent une possession, exhibés par les parents pour leur beauté, pour leur intelligence, au point que des concours de fillettes déguisées en stars sont organisés dans certains pays.

Ces jouets reçus en excès ne sont souvent pas des manifestations d'amour, mais des signes de possession de biens de la part des parents, on "montre" que l'enfant est "gâté" mais, en fait, il y a souvent là une incapacité à aimer, car en plus de la fierté d'exhiber les jouets de leurs enfants, ce que ces parents désirent c'est recevoir des manifestations d'amour de leurs enfants, ce qu'ils n'obtiennent pas, du moins à court terme, en imposant des limites à leurs désirs. Les choses sont alors inversées, les parents agissant de peur de déplaire aux enfants, plutôt que les enfants pour faire plaisir à leurs parents. Même l'Etat est devenu nourricier. Le rôle de l'Etat devient alors, peu à peu, de satisfaire les besoins de consommation des électeurs, parce que les élus sont choisis parmi ceux qui flattent le mieux ses espoirs de consommation.

Une planète maman à consommer

Lorsqu'il refuse ainsi toute limite à sa consommation, l'homme reste infantilisé et ne peut pas voir, ni même concevoir qu'il puisse y avoir une limite à sa consommation du monde perçu comme une mère. Une mère qui l'entoure et dont il se nourrit, et, refusant toute frustration, il ne peut accepter l'idée de renoncer à quoi que ce soit, ni accepter l'idée d'être responsable de quoi que ce soit, même pas de ses déchets dont "quelqu'un s'occupera", comme jadis ses parents s'occupaient de ses langes ou lavaient son linge.

La planète n'est pas une personne

Respecter la planète, ce n'est pas revenir à une conception animiste du monde qui attribue une "âme" à la nature, ce qui n'est que le reflet de l'impuissance de l'homme face à ce qu'il ne peut dominer. Il attribue alors une volonté aux forces et aux objets qu'il craint, volonté à laquelle il espère opposer une contre-volonté, par le sacrifice, le rituel, la magie. Cette conception magique du monde, pour émouvante et poétique qu'elle soit dans son dialogue imaginaire avec la nature, ne procure cependant que l'illusion d'un accord avec elle, même si, dans les faits elle force à la respecter, du moins dans le cadre d'une civilisation non industrielle.

La science n'est pas toute-puissante

Il ne s'agit pas non plus de remplacer cette pensée magique d'un dialogue avec la nature par celle de l'illusion scientiste, d'une science toute-puissante qui pourrait "maîtriser" parfaitement la nature, pourrait "trouver" comment éviter l'effet de serre, comment éliminer les déchets, ou pourrait "produire" de l'énergie propre, à profusion et nous éviterait toute frustration, mais au contraire nous permettrait de consommer encore plus.

La science est au service de l'autre. La science peut énormément de choses, mais son bon usage dépend de la capacité de l'homme à aimer, à tenir compte d'autrui, et pour résoudre le problème du réchauffement climatique, non plus un autrui limité à sa famille, son clan, sa tribu, son ethnie, sa culture, ou même son pays, mais étendu à l'humanité tout entière.

Respecter la planète implique la capacité d'accepter la frustration qu'il y a une limite à ce qu'il est possible de faire, à ce que la science peut faire, que l'homme n'est ni tout-puissant ni sans responsabilité.

Passer d'enfant à adulte

C'est tout un conditionnement affectif inconscient à changer : passer d'une pensée partiellement infantile, orientée exagérément vers la captation, la consommation égoïste, à une pensée qui nous remet à une place excentrée, simples membres d'une seule humanité pour laquelle nous sommes prêts à accepter certaines frustrations, à faire certains efforts. Les dégâts faits à la terre à cause d'une consommation effrénée sont une occasion de prendre conscience de notre refus infantile de la frustration, de la nécessité de grandir. Devenons en quelque sorte adultes. Et, en adultes, transmettons à nos enfants cet esprit d'humanité, respectueux de l'autre, de sa planète qui est aussi la mienne, esprit audacieux, optimiste dans la capacité humaine à développer une morale oblative.   Source : http://lalibre.be/

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